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La mode, année 0 ?

Hier, la nouvelle est tombée : la Fashion Week n’aura pas lieu. À Paris, les semaines des collections Homme Printemps-Été 2021 et de la Haute-Couture, initialement prévues en juin et juillet prochain, sont annulées face à la progression de l’épidémie de Covid-19. Londres suit le mouvement, après l’annonce du “British Fashion Council” ainsi que l’Italie qui souhaite reporter la “Milano Moda Uomo” prévue en septembre. Une décision difficile, bien que cohérente et responsable, qui s’ajoute à la fermeture des magasins et à l’arrêt de certains e-shops, comme le géant américain “Net-à-Porter”. En cette fin mars 2020, la mode est vérrouillée. Petits et grands font face à une situation sans précédent et l’ensemble de la profession se retrouve dos au mur. Le temps, aussi complexe soit-il, est donc à la réflexion et à l’action collective. La mode, plus que jamais, doit se repenser avec pour seul horizon commun : l’avenir.

“Avons-nous encore besoin de mode ? Avons-nous encore besoin d’acheter plus de vêtements ? Est-il toujours judicieux de transporter 10 000 personnes d’un pays à un autre pour assister à 15 défilés de mode ?” Ces mots ne sont pas les mots d’un “anti-fashion” ou d’un écologiste suprématiste, mais ceux d’Emmanuel Farneti, rédacteur en chef du Vogue Italia et de l’Uomo Vogue lors d’une interview accordée à Business of Fashion le 26 mars dernier, en pleine crise sanitaire. Pour l’ancien rédacteur en chef de GQ et AD Italia, la mode, plongée dans l’incertitude du monde, doit aider à stopper la propagation du virus en mettant son business sur “pause”. Plus encore, elle doit rassembler l’ensemble de ses acteurs afin de repenser dès à présent son système.

Depuis plusieurs années, la mode s’éveille et fait face à de nouvelles réalités. L’industrie globalisée semble parvenir à la fin d’un cycle, marquée par des années de surconsommation et de production à outrance. Au point que le ryhtme effréné de la fast-fashion s’est imposé au calendrier des collections de Fashion Week. Le temps est devenu un luxe dont même le luxe ne dispose plus. Parallèlement, la révolution numérique a permis l’éveil des consciences, notamment celui du consommateur, désormais sensible à la crise écologique et aux injustices sociales causées par le système. En 2013, la catastrophe du Rana Plaza avait déjà mis en lumière l’exploitation d’une partie de la planète pour habiller la seconde. Depuis, la mode semblait amorçer un virage plus responsable à travers des initiatives en haut et en bas de la pyramide.

L’année 2020 s’annonçait donc pleine d’espoir pour une mode en prise avec son temps. Créative, innovante et plus responsable ? Alors que les chiffres du luxe annonçait une croissance exponentielle, elle pourrait finalement se conclure comme “la pire année de son histoire”, selon le spécialiste Luca Solca, expert du luxe et contributeur de BoF. Si 2020 apparaissait déterminante pour les marques, elle sera finalement cruciale. Il aura fallu quelques semaines seulement pour que tout bascule. Quelques semaines pour que le “Titanic”, de nouveau, heurte l’iceberg. Mais attention, il n’a pas coulé ! L’épidémie du Coronavirus a permis de dévoiler les contours d’une industrie unie et solidaire. L’heure est à la prise de conscience et à l’action collective. Petits et grands se retrouvent alignés face à la même réalité.

Ces dernières semaines, les initiatives pour faire face à l’épidémie se sont multipliées. De Kering à LVMH, de Gucci à Prada, de Moncler à Nike, de Ralph Lauren à Versace, les plus grands noms de la mode ont décidé de faire front pour lutter contre la crise sanitaire. Dons, collectes de fond, productions industrielles de gel hydroalcoolique, fabrication de masques à partir de stocks de tissus, c’est toute l’industrie qui s’est mobilisée. La jeunesse a aussi répondu à l’appel grâce au soutien de nombreuses Écoles de Mode et d’Art, comme l’Académie d’Art, d’Architecture et de Design d’Umprum de Prague. Nombreuses sont les marques indépendantes à avoir également suivi la vague de solidarité. En France, Coperni, Noyoco ou encore Notshy se sont mobilisés pour fabriquer des masques afin de les envoyer aux hôpitaux et personnels soignants tandis que d’autres, comme la marque franco-britannique La Maskarade, reversent une partie de leurs bénéfices à des associations. Une nouvelle vague de créateurs semble ainsi affirmer son engagement et sa vision d’une mode consciente, solidaire et responsable sans rien perdre de sa créativité.

La mode, ces dernières années, était déjà à la dystopie, comme en témoigne les inspirations post-apocalyptiques de Marine Serre ou le dernier défilé de Demna Gvasalia pour Balenciaga. Pourtant, personne n’aurait pu prévoir le scénario dans lequel le monde et la mode se trouvent désormais plongé. L’année 2020 ne sera donc pas celle annoncée par les oracles. Pour certains créateurs, elle sonnera malheureusement peut-être le glas de l’aventure. Mais aujourd’hui, plus que jamais, la profession se rassemble pour trouver des solutions pérennes et viables dans un monde soumis au règne de l’incertitude. De Rome à New-York en passant par Paris : Li Edelkoort, papesse “Anti-Fashion”, Jefferson Hack, rédacteur en chef du magazine Dazed & Confuzed, Emmanuel Farneti ou encore Lucien Pagès, les plus grands acteurs de la mode invitent à prendre ce temps pour repenser l’industrie ensemble et inventer la mode de demain.

Et si on profitait de cette année 2020 pour remettre les compteurs à 0 ?

Et si l’année 0, finalement, n’était que le commencement ?