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Marseille, capitale Méditerranéenne de la mode ?

Depuis quelques années, la presse locale marseillaise et la presse de mode font état de l’émergence de nombreuses marques et créateurs basés à Marseille et ses alentours, la ville étant alors parfois qualifiée de “future capitale de la mode”. En réalité, l’objectif n’est aucunement de comparer Paris et Marseille, qui ont une histoire et des codes sociaux, politiques et culturels différents ; mais bien de questionner l’exclusivité de la création de mode à l’échelle d’une ville emblématique. 

En effet, le constat d’une mode ancrée à Marseille, qui aurait d’autres types de codes, qualifiés de méditerranéens, provient de success stories de designers issus de la région : Frédérique Dessemond et sa ligne de bijoux Ginette NY, qui a grandi à la Cité Radieuse, Sakina M’Sa, figure de proue de la mode responsable et diplômée de l’Institut Supérieur de Mode de Marseille, et bien sûr Simon Porte Jacquemus, qui revendique son appartenance à un village à côté d’Aix en Provence dans son empreinte artistique, à coloration largement provençale. Ces success stories participent largement aujourd’hui à la création de nombreuses micro-entreprises créatives, dans la mode et le design, naissant à Marseille. 

Depuis 2013 et l’obtention du label de Capitale de la Culture Européenne par la ville, la cité phocéenne est devenue très attractive : la politique urbaine et ses grands travaux ont participé à la création de nouveaux quartiers, comme celui des Docks ; et il y a eu de nombreuses initiatives culturelles, dont le Mucem et son succès font partie. Le Musée des Arts Décoratifs, de la Faïence et de la Mode situé au Parc Borély est également accessible au public depuis 2013. De manière plus globale, Marseille, aimée pour son côté authentique et audacieux, attire de plus en plus, son climat n’étant pas un élément anodin. 

Niveau artistique et design, les codes sont autres, et rappellent le sud et la Méditerranée : des couleurs vives, du streetwear, de la chaleur et une nature environnante spécifique. Ses côtés positifs ainsi que son évolution récente en font un endroit privilégié pour l’installation de créateurs. Un autre élément lui donne une force culturelle majeure : il s’agit de son cosmopolitisme, de sa mixité sociale issue de l’histoire des migrations. C’est également ce cosmopolitisme qui a participé à en faire la Capitale de la Culture Européenne : Marseille est un port, une entrée sur la Méditerranée depuis l’Europe ; une porte entre l’Orient et l’Occident

Parallèlement, il existe aujourd’hui à l’échelle nationale voire européenne un engouement pour l’auto-entrepreneuriat, et un mythe autour de la figure de l’auto-entrepreneur, ce qui booste la création. Mais ce nouveau paradigme professionnel, lié aux caractéristiques de la ville de Marseille, en fait un lieu propice à la création et une pépinière de nouveaux talents 

En réalité, l’histoire de la mode à Marseille décolle depuis les années 1980s. Maryline Bellieud-Vigouroux, ex-femme de l’ancien maire de Marseille, Robert Vigouroux, était attirée par le monde créatif de la mode et l’a tout bonnement implanté à Marseille, suite à sa rencontre avec Pierre Bergé, partenaire à l’époque d’Yves Saint Laurent. Durant les deux mandatures de son mari, couvrant en tout une période de 1986 à 1995, madame Bellieud-Vigouroux a soutenu la création de mode à Marseille, avec notamment la création de l’Institut de la Mode Méditerranée en 1988, ancêtre de ce qui est aujourd’hui la Maison Mode Méditerranée (MMM). L’objectif de l’IMM à l’époque était déjà de mobiliser la jeune garde créative, qui était largement localisée cours Julien, aujourd’hui toujours considéré comme un quartier artistique. Elle crée par la même occasion le Musée de la Mode à Marseille avec l’aide du couturier Azzedine Alaïa, qui participe à organiser la première exposition avec certaines de ses pièces de haute couture. 

La MMM constitue actuellement la pierre angulaire de la mode marseillaise. Par son statut d’association de la loi de 1901, son but est non lucratif et vise à favoriser l’émergence et le développement des créateurs, non seulement marseillais, mais méditerranéens. En 2010, la MMM lance son OpenMyMed Prize ouvert aux créateurs de 21 pays méditerranéens et africains et a incubé depuis 104 designers, en apportant une expertise financière, communicationnelle et créative. Grâce à la MMM et ses promotions de designers, on assiste à la formation d’une communauté de fashion designers méditerranéens à l’échelle mondiale. Le secteur de la mode à Marseille, qui n’est pas encore un ensemble homogène mais qui semble aller vers cette voie, est bien un nouveau centre d’émergence de créateurs.

L’histoire de la mode à Marseille et ses acteurs montrent aujourd’hui que la création de mode, apparaissant peut-être comme verrouillée de l’extérieur (parisienne, répondant à des codes esthétiques traditionnels et français) est en réalité pluri-localisée, même dans un pays ayant une fashion capitale historique. Elle est également plurielle, mettant en avant différents codes esthétiques et culturels, différentes histoires, et apportant une richesse non négligeable à la mode mondiale, participant peut-être en même temps à sa démocratisation

Credits photos : Charlotte Lapalus pour le défilé Jacquemus au Mucem