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Peut-on se passer de la mode ?

Alors que vient de se conclure la Fashion Week parisienne, dernière grande étape hivernale du calendrier de la mode, on se projette déjà à l’automne prochain. Tenue longiligne, tailoring millimétré, fonctionnalité retrouvée, teinte virginale, rouge outragé, glossy latex assumé… Les beaux jours semblent enfin arriver pourtant on jubile d’avance de ce futur look brumal déjà fantasmé. La mode est partout, tout le temps : omniprésente. Omnipotente. Aujourd’hui, on décrypte la mode d’hier pour mieux anticiper celle de demain. Hier, on préparait celle de demain, pour mieux briller aujourd’hui. La mode, peut-on alors y échapper ? Il semble en tout cas que l’on ne veuille surtout pas passer à côté. Pourquoi ce champ, en apparence futile et superficiel, est-il aussi présent dans nos vies ? Que révèle cette addiction de notre société ? 

“Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver”, constate Montesquieu, non sans ironie, dans ses Lettres Persanes, en 1721. Il est loin ce temps où l’on ignorait de quoi la mode de demain sera faite. Le business depuis a explosé, la mode n’est plus seulement affaire de goûts, mais également de chiffres. Désormais, elle se pense pour mieux se dévoiler à grand renfort de campagnes, d’images et de symboles. La mode, plus que jamais, doit séduire pour mieux être convoitée.

La mode est-elle alors un diktat imposé par notre société de consommation ? Si elle apparaît vraisemblablement au XVe siècle, c’est un phénomène littéralement propre à la modernité dont les rituels et institutions se s’imposent qu’au XIXe siècle. Sa caractéristique principale ? L’obsolescence programmée. Celle des goûts et des humeurs. La capacité de rendre indispensable puis obsolète tout objet de désir. Au sens propre comme au figuré. La mode reflète donc l’idée moderne du consumérisme, le jeu perpétuel de l’offre et la demande, dans lequel le consommateur joue une place centrale tenant le rôle du client insatiable.

Si la mode est propre à la modernité, c’est parce qu’elle est le reflet le plus puissant de l’individualisme consacré. Elle n’est donc pas seulement un enjeu commercial et financier mais répond aussi à des besoins sociaux, comme l’explique le sociologue Georges Simmel :  elle correspond à cette volonté pourtant antinomique d’imitation et de singularité. Nos looks répondent ainsi à cette oscillation permanente entre notre désir de s’intégrer à la société, en ressemblant à ceux qui nous entoure, tout en parvenant à préserver notre individualité.

Mais ces dernières années, la mode se la joue groupée. Les cliques d’Alessandro Michele chez Gucci ou les coteries huppées d’Olivier Rousteing chez Balmain témoignent d’un désir de se regrouper pour mieux régner. L’union fait la force et la mode l’a bien compris. Désormais, plus que l’individualité exacerbée, on préfère le rayonnement d’un Gucci gang dont les tenues reconnaissables seront également un moyen pour mieux se distinguer. La mode est donc affaire de reconnaissance et d’identification, elle répond à un processus d’adhésion. Il paraît donc bien difficile d’y échapper. Assumée ou inconsciente, convoitée ou subie, elle est cette influence qui vous pousse à porter ce pantalon plus qu’un autre, ce blanc cassé plus que ce jaune osé. 

Mais la vitalité et la force de la mode sont aussi les symboles d’une démocratie en bonne santé. Plus la mode est plurielle : plus notre individualité est préservée. Car la mode, c’est aussi et avant tout une sensibilité propre à chacun, fidèle à son histoire et à ses souvenirs. Ce goût de la transformation qui nous pousse à “changer de look” souvent et à refaire notre garde-robe tout le temps. La mode est-elle donc superflue ? Elle l’est malheureusement devenue, succombant aux travers de la mondialisation, de la fast-fashion et d’un mythe de renouvellement permanent. 

Mais la Mode avec un grand M, cette force de la nature, cette volonté de se parer pour exister et pour mieux briller, sera toujours essentielle. Sa beauté réside dans sa mesure et surtout dans sa singularité : celle d’être soi, pour soi et par soi. Alors comme la journaliste Sophie Fontanel, qui se vêtit élégamment pour écrire chez elle et proclame : “When I have to write, I make myself an heroine.” Arborez votre style avec panache ! Car la mode sera toujours cette éternelle rebelle pourvoyeuse de sens et de nouveauté.