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Vers un nouveau rythme de croisière ?

Cela fait maintenant bien longtemps que la mode à deux saisons – Printemps-Été et Automne-Hiver – a laissé place à un rythme accéléré, voire frénétique, ne suivant plus le rythme de la nature. Apparues aux États-Unis dans les années 20, les collections Croisière symbolisent cette mode d’entre-deux temps qui règne aujourd’hui en maître sur une industrie globalisée. Au fil des décennies, ces collections sont devenues de plus en plus importantes dans le calendrier annuel de la mode, les marques rivalisant toujours plus d’audace pour créer le plus beau spectacle qui soit. Mais la pandémie a accéléré la transition écoresponsable entreprise par la mode et le luxe ces dernières années. La récente annonce d’Antoine Arnault, directeur général de Berluti, également héritier de l’empire LVMH, de revoir le cycle des défilés Croisière semble ainsi aller dans le sens de l’histoire. C’en est-il alors fini des collections Croisière, symbole de l’âge d’or d’une mode désormais révolue ? 

“On est sans doute arrivé au bout d’un cycle et au bout d’un système.” Les mots d’Antoine Arnault, l’un des héritiers de l’empire LVMH, résonnent comme une prophétie et semblent ouvrir la voie à un véritable changement de calendrier de la mode, et plus particulièrement des défilés Croisière. Le directeur général de la marque italienne Berluti admet sans fard que les excès liés au renouvellement permanent des collections et des défilés n’ont plus de sens dans un monde où l’écologie plane comme une épée de Damoclès. La fin du règne des collections Croisière pourrait ainsi marquer un tournant important pour l’industrie. 

Imaginées au début des années 20, dans une Amérique plus que jamais prospère, les collections Croisière étaient destinées à une clientèle fortunée qui préférait s’éloigner de l’hiver lors de longues croisières au soleil. Il était alors bien difficile pour cette nouvelle jet-set de trouver chaussure à son pied, les boutiques respectant le rythme des saisons : Printemps-Été et Automne-Hiver. Afin de satisfaire ces néo-consommateurs, les couturiers commencèrent à imaginer des vestiaires intermédiaires pouvant se résumer à travers un style “casual chic”. Coco Chanel ou Jean Patou sont ainsi parmi les premiers couturiers à s’emparer de ce nouvel eldorado. Au fil du temps, si les collections Croisière n’ont plus autant d’impact que lors de leur création, elles reviennent au goût du jour à l’orée des années 2000, les marques de luxe y voyant une véritable fenêtre de tir pour créer des collections intermédiaires et “intimistes” en dehors du circuit accéléré des Fashion Weeks. 

Les collections “resort” ou “pre-spring” reviennent sur le devant de la scène, allant jusqu’à représenter de 40% à 50% du chiffre annuel de certaines griffes. Si certains créateurs y voient une nouvelle opportunité de création, il s’agit également pour les marques de s’imposer dans un marché globalisé où la mode n’a plus de frontière tout en suivant la logique de renouvellement permanent de la fast-fashion. Dès lors, chaque show présentant une collection Croisière devient une vitrine pour les marques et favorisent une mode du “spectaculaire”. Quand certains préfèrent défiler dans des lieux sacrés et historiques, d’autres préfèrent jouer la carte de l’évasion aux confins du monde. Du défilé Louis Vuitton au Musée d’Art Contemporain Niteroi à Rio en 2016 au défilé Fendi sur la Grande Muraille de Chine en 2007 en passant par le show d’Alessandro Michele de la maison Gucci dans les musées du Capitole de Rome, le spectacle se doit toujours d’être majestueux, mémorable. Et vendeur. 

Alliant la tradition et le savoir-faire des grandes maisons de couture et un artisanat souvent local, les grands défilés Croisière restent donc parmi les plus beaux et les plus majestueux du spectacle de la mode. Paris, Saint Paul de Vence, Florence, Marrakech, Tokyo, New York, Berlin… On ne compte plus les villes historiques à l’aura “fashion” ayant accueilli ces grands défilés. Mais l’envers du décor n’est pas aussi rayonnant. Ces défilés demandent un arsenal de moyens qui ne correspondent plus au goût de l’époque sans compter les allers-retours en avion pour assister à quelques minutes de show. Le temps n’est plus à la démesure ou à l’hybris, la mode d’aujourd’hui se doit d’être consciente et responsable. 

Le spectacle de la mode et celui des collections Croisière n’est donc certainement pas prêt de s’arrêter mais il sera plus rare et donc plus précieux. Finalement, en prenant la décision de ne plus suivre systématiquement les injonctions du calendrier de la mode, de nombreux créateurs et le groupe LVMH notamment renouent avec le principe de rareté et d’unicité qui fait l’essence même du luxe. La fin du règne des défilés Croisière, s’il n’est pas une fin en soi, marque ainsi un changement de mentalités. Un changement de regard aussi. Vers une mode plus saine, plus belle et plus longue. Un nouveau rythme de croisière…