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Zara Join Life : une collection pas si responsable que ça

La collection Join Life de Zara est-elle vraiment responsable ? Le bureau d’enquête Public Eye a remonté la chaîne de production d’Inditex pour découvrir ce qui se cachait derrière cette étiquette estampillée « éco » . Les découvertes sont troublantes.

Longtemps silencieux sur la traçabilité de sa chaîne de production, le groupe Inditex (Zara, Massimo Dutti, Uterqüe, Pull&Bear, Bershka, Oysho) s’est réveillé à peu près au même moment où la demande de transparence du consommateur a mis tout son poids sur la balance. En 2018, les ventes du groupe ont engendré un chiffre d’affaire de 26 milliards d’euros (généré à 70% par l’enseigne Zara) pour un bénéfice net de 3,5 milliards d’euros. De craindre de voir ces chiffres baisser, le groupe Inditex se présente aujourd’hui comme une entreprise responsable et transparente auprès de ses clients. « Qualité, traçabilité et durabilité sont les maîtres mots de notre modèle » affirme Pablo Isla, président du conseil d’administration d’Inditex. De la poudre aux yeux ? C’est ce que semble penser Public Eye, le bureau d’enquête Suisse.

Un service clientèle difficile à joindre

Dubitatif quant au discours du groupe espagnol, ce bureau a investigué en remontant la chaîne de production d’un des produits de la collection Join Life de Zara : un sweat-shirt sur lequel est inscrit un slogan lourd de sens « R-E-S-P-E-C-T ». La mission s’avère longue et chronophage puisqu’Inditex, rien qu’en Europe, liste 7235 fournisseurs localisés en Espagne, au Maroc et en Turquie. Appuyé par le bureau d’analyse Le Basic, le collectif Ethique sur l’Étiquette et Campagne Clean Clothes International, Public Eye a finalement reçu, après 10 semaines d’attente et de nombreuses relances, un maigre retour du service clientèle. Leurs questions portaient sur la localisation de l’usine de fabrication du sweat, les conditions de travail de celle-ci et la provenance de leur coton « bio ». Dans la réponse émise par le groupe, il a seulement été indiqué que le coton proviendrait d’une exploitation 100% biologique, que la fibre viendrait de Turquie et qu’elle serait certifiée GOTS (retour sur les labels et certifications ici).

Une réponse insatisfaisante qui a poussé Public Eye à demander plus de détails au responsable du développement durable d’Inditex : Le coton a-t-il été cultivé en Turquie ? Dans quelle usine a-t-il été filé ; où la fibre a-t-elle été tissée ; et où le sweat a-t-il été cousu ? Combien le personnel des usines est-il rémunéré ? À quel prix Zara a-t-elle acheté l’article à l’usine ? Grâce aux réponses obtenues précisant le nom des usines (sans leur localité), le bureau d’enquête est parti à la rencontre de ces trois usines où le sweat-shirt a été découpé, cousu et imprimé.

Une production impossible à chiffrer pour Inditex

La première étape s’est faite chez Spot Tekstil où la production n’est pas prise en charge, mais distribuée. Il s’agit donc d’un intermédiaire chargé de négocier les prix sur place pour Inditex. Pour ce travail, cette entreprise turque gagne un ou deux euros sur chaque pièce fabriquée. La deuxième usine visitée par Public Eye, cette fois en charge de la fabrication, explique que les groupes H&M et Inditex sont leur plus gros clients et que pour cette raison, ils se voient obligés de faire tourner leurs machines en permanence. Pourquoi ? Car les marges bénéficiaires pratiquées par Zara et ses prix « agressifs » en boutique ne permettent pas aux fournisseurs de fixer leur prix. Ils sont entièrement dépendants des prix imposés par les acheteurs qui n’hésiteront pas à auditer de nouvelles usines si leurs prix dépassent la marge fixée par le groupe espagnol.

Pour les travailleurs au sein de ces usines, c’est marche ou crève. Du côté des conditions de travail, alors que le groupe indique dans sa charte que « les heures de travail ne sont pas excessives », sur place, c’est une autre affaire. Les machines tournent 24h/24h et les employés comptabiliseraient plus de 12h de travail par jour. Côté salaire, les travailleurs de ces manufactures gagnent entre 2000 et 2500 lires turques, le minimum légal, ne représentant qu’un tiers du salaire vital selon Campagne Clean Clothes. « Si le salaire ne leur convient pas, ils peuvent trouver un poste ailleurs dès demain » indique le gérant d’une des manufactures sous-traitante de Spot Tekstil.

Une transparence trop bordeline

Mais que se passerait-il pour Zara si les coûts de fabrication du sweat-shirt Join Life augmentaient ? Absolument rien. Après avoir fait appel à plusieurs organisations pour estimer les coûts de production du sweat, Public Eye a mis en lumière que multiplier par 2 ou par 3 le salaire des sous-traitants turques n’impacterait que faiblement les bénéfices engendrés par Inditex.

Aussi au vu des résultats de cette étude (partagée avec Inditex par le bureau d’enquête et niée par le groupe), peut-on vraiment s’extasier devant la dernière collection Join Life x National Geographic de Bershka ? Les matières dites responsables utilisées pour les collections « durables » de la compagnie d’Amancio Ortega ne suffisent pas à faire de Zara et des autres enseignes du groupe des modèles green et transparents. Non seulement car la fabrication massive et inutile de vêtements ne fait qu’accroître l’empreinte de l’industrie, mais surtout car la responsabilité passe aussi par le respect des employés des manufactures sous traitées. Un point sur lequel le groupe Inditex ne peut avoir la main tant qu’il passera par des usines intermédiaires pour ne pas voir baisser son chiffre d’affaire.

Source : Public Eye – Crédit Photo : Zara